dimanche 24 septembre 2017

Le droit de ne pas aimer : les racines du "sextrémisme"



Que serait la femme sans amour ? Rien, suggèrent d’innombrables citations à ce sujet qui fleurissent sur le net. Le même constat s’impose à la lecture de la Bible et des ouvrages (pseudo)psychologiques explorant la dichotomie de Mars et de Venus. Ce conditionnement est loin d’être anodin. Car l’amour est constamment mis à l’honneur dans les romans, les films, les médias… Il est inculqué aux fillettes dès leur plus jeune âge en tant que la justification suprême d’une vie présentée comme une perpétuelle offrande. Grand principe sacrificiel, assimilé à une impérieuse loi de la nature et considéré bien souvent comme une alternative aux comportements masculins basés sur l’agression, il devient ainsi une forme d’aliénation, une sorte de « burqa transparente », selon une expression de Belinda Cannone.

 

Là où par définition elle est censée incarner la douceur, la maternité ou la séduction, une femme qui décide d’en finir avec cette surenchère affective doit se montrer suffisamment forte pour résister au discours culpabilisant. Sous cet angle, loin d’être une simple stratégie de communication, le « sextrémisme » proclamé par les Femen semble lié à l’envie de transcender la condition féminine. Le discours de haine, accompagné par la rhétorique militaire et les postures guerrières, la provocation et le jeu avec des stéréotypes, cassant une image traditionnelle des « filles de l’Est », apparaissent comme des réactions vives mais sans doute authentiques aux contraintes en vigueur.
 

 

samedi 2 septembre 2017

Tuer l'Inconnue



 
Malgré tout ce qu’elle comporte de conventionnel et de sentimental, Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig n’a jamais arrêté de me poursuivre comme le rappel des comptes à régler. Autrefois je trouvais cette histoire belle, touchante et hautement romantique ; je la lisais aussi comme un témoignage à charge. Par la suite, lorsque j’ai réalisé la nature ravageuse de cet amour « absolu » frôlant la pathologie, je l’ai largement parodié dans mon roman Les années fastes. Je pense que c’était une façon de tuer l’Inconnue au fond de moi-même. Aujourd’hui les seuls sentiments que ce cas clinique m’inspire sont la peine et la révolte devant un immense gâchis qui pourrait être résumé par la formule implacable de Simone de Beauvoir : « Mais il y a peu de crimes qui entrainent pire punition que cette faute généreuse : se remettre tout entière entre des mains autres ».
 


Écrite par une anonyme, cette lettre fiévreuse et lucide, mélange de confession délirante et de testament mûrement réfléchi, raconte dans les détails l’histoire d’une passion monomaniaque et dévastatrice. Dès l’âge de treize ans, l’héroïne tombe éperdument amoureuse de son voisin, un romancier à succès pour qui elle restera à jamais une inconnue. Dans une démarche sacrificielle et masochiste, elle met sa vie, son corps et son esprit au service d’une passion dévorante et unilatérale, de cette « douleur fatale » qui se transforme en un véritable programme d’autodestruction.

 

Il s’agit de l’amour instinctif, fatal et inaltérable tel que Maupassant le décrit dans La Rempailleuse, l’histoire d’une pauvre créature qui vit et meurt dans l’anonymat vouant une passion sans bornes à un homme indigne. La nouvelle de Maupassant soulève les mêmes questionnements et y apporte la même réponse catégorique dans sa phrase finale : « Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir aimer ! »

 

Cependant, écrivain du XXe siècle, Zweig choisit une approche psychanalytique (et une héroïne suffisamment sophistiquée pour qu’elle puisse s’allonger sur son divan romanesque). Voilà pourquoi on ne peut pas donner raison à Elsa Zylberstein, auteur de la préface affirmant que l’héroïne a choisi son destin. La genèse de l’amour démentiel qui s’empare soudain d’une adolescente naïve, craintive et timide montre qu’elle pouvait difficilement faire un autre choix. La place de l’autre et la prédisposition au statut de la victime préexistent à la rencontre : « Avant même que tu fusses entré dans ma vie, il y avait autour de toi comme un nimbe, comme une auréole de richesse, d’étrangeté et de mystère […] »[2]. Tout prépare la naissance de son sentiment exclusif : l’absence du père, le contraste saisissant entre le nouveau locataire et la famille qui occupait l’appartement précédemment, la curiosité éveillée par l’écrivain, son mode de vie, son serviteur et son mobilier, enfin l’effet qui lui fait ce jeune homme séduisant, si différent de l’image du vieil intellectuel qu’elle avait créé dans son imaginaire. Dès la première rencontre qui a tout d’une révélation, elle n’a plus qu’une idée en tête : attendre et épier l’objet de son amour, en observant scrupuleusement sa vie et ses habitudes. Ses « excès enfantins » faits « de grotesques exaltations et de puériles folies »[3] sont loin d’être anodins. Son investissement affectif extrêmement intense l’entraîne vers un schéma mental de sacralisation où se retrouvent toutes les caractéristiques du fanatisme, y compris le culte aux accents quelquefois fétichistes, le clivage entre ce qui a un rapport avec l’objet de ce culte et ce qui n’en a pas, l’aveuglement et l’obsession par celui dont chaque mot lui est « un évangile et une prière »[4]. Bref, l’héroïne est en proie à cet amour idolâtre qui d’après Simone de Beauvoir ne peut être que désespéré[5].
 

Ses souvenirs ponctuent ses délires, telle l’érotomanie mise également en lumière par l’auteure du Deuxième sexe : « Pendant des heures, pendant des journées entières je pourrais te raconter comment j’ai vécu alors avec toi, avec toi qui connaissais à peine mon visage […]. »[6] « […] Je ne sais comment, à force de m’occuper de toi, si démesurément et incessamment, une idée chimérique s’était formée en moi ; il me semblait que, cela allait de soi, toi aussi, tu pensais souvent à moi et m’attendais […][7]. »

 

Le narcissisme joue également un rôle important dans son histoire. Au moment où le jeune voisin lui adresse pour la première fois un regard doux et un mot familier, l’héroïne se sent attachée à lui à jamais, quitte à vivre une déception à la limite du supportable : « Mais, dans mes heures les plus noires, dans la conscience la plus profonde de mon insignifiance, je n’avais pas même osé envisager cette éventualité, la plus épouvantable de toutes ; que tu n’avais même pas porté la moindre attention à mon existence[8]. »

 

Dans l’espoir du moindre signe de son idole, elle abdique sa transcendance, sa liberté et sa dignité ; tapie dans l’ombre, elle va jusqu’à renoncer à tout contact extérieur et toute activité personnelle : « Je restais assise chez moi ; pendant des heures, pendant des journées, je ne faisais rien que penser à toi, penser à toi sans cesse, me remémorant toujours les cent petits souvenirs que j’avais de toi, chaque rencontre et chaque attente […][9]. » C’est au nom de cette offrande insensée, de cette attente passive et muette, de cette disponibilité sans faille qu’elle met sa vie entre parenthèses : « Toute ma vie, depuis que je suis sortie de l’enfance, a-t-elle été autre chose qu’une attente, l’attente de ta volonté[10] ? »

 

Son effacement frôle l’anéantissement, et tandis que le héros apparaît comme un être vivant, doté des ses qualités et de ses défauts, l’Inconnue semble tout simplement inexistante. Si l’homme pour lequel elle se consume ne la reconnaît jamais lors de ses rencontres avec elle, c’est parce que malgré sa beauté elle reste une femme invisible. Bien évidemment, elle n’a aucune chance d’être aimée en retour, car elle a renoncé à sa propre vie et à sa personnalité unique. À part sa lettre écrite in extremis et résumant sa vie entière dans quelques pages, elle ne laisse aucune empreinte sur terre, même pas son enfant dans lequel elle ne voyait par ailleurs qu’un ravissant double de son père.

 

Se laissant entrainer par son élan passionnel mortifère et suicidaire, elle accepte le dessaisissement de son libre arbitre au profit de l’objet de son amour. Elle n’est plus que « cette esclave, cette servante, ce miroir trop docile, cet écho trop fidèle[11]. » Cette dépersonnalisation s’accompagne d’une chosification, lorsque l’héroïne elle-même s’identifie à une montre dans la poche de son idole[12] ou aux roses qu’elle lui envoie tous les ans de manière anonyme le jour de son anniversaire.

 

Il s’agit d’un paradoxe tragique analysé avec finesse par l’auteure du Deuxième sexe : plus la femme cultive l’esprit du sacrifice et de l’abdication dans l’espoir de gagner un jour l’affection de l’homme qu’elle aime, moins de chance elle a d’être réellement remarquée ou appréciée par lui. Une constellation fatalement asymétrique mettant en péril le bonheur conjugal, comme le montre Flaubert dans Madame Bovary : « Sa femme avait été folle de lui autrefois ; elle l’avait aimé avec mille servilités qui l’avaient détaché d’elle encore davantage[13]. »


Ainsi, dénué de créativité, d’esprit critique et d’estime de soi, l’amour n’a aucune valeur ajoutée. Pire, toute relation amoureuse peut très vite se révéler toxique lorsqu’elle n’est pas réciproque. Aimer au point de n’être « rien » sans l’autre peut devenir une menace pour la liberté et la dignité d’un être humain qui dans le pire des cas mène vers l’autodestruction, comme le souligne la poétesse russe Natalia Krandievskaïa :

 

Oui, ce fut un crime

De dédaigner le monde entier pour toi seul,

Pour se jeter à tes pieds

Comme une ombre servile.

Retrouvez le texte complet dans mon livre Le droit de ne pas aimer: les racines du "sextrémisme", L'Harmattan, 2017.

[2] Stefan Zweig, Lettre d’une inconnue, traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac et révisé par Françoise Toraille, Stock, 2009, p. 25.
[3] Ibid., p. 38.
[4] Ibid. p. 50.
[5] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 560.
[6] Stefan Zweig, op.cit., p. 38-39.
[7] Ibid., p. 58.
[8] Ibid., p. 57-58.
[9] Ibid., p. 49.
[10] Ibid. p. 84.
[11] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 568.
[12] Stefan Zweig, op.cit, p. 37.
[13] Flaubert, op.cit., p. 65. Fait significatif, ce même schéma marque plus tard les relations entre Emma et Rodolphe : « Elle n’y voulait pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence » (p. 238).

dimanche 11 juin 2017

Cendrillon au gynécée



Dans son livre Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine[1], écrit dans la lignée de Quand la beauté fait mal de Naomi Wolf[2], la journaliste Mona Chollet parle des soutiens-gorges rembourrés pour fillettes et des concours des mini-miss, de l’obsession de la minceur et de la banalisation de la chirurgie esthétique, bref de cette « tyrannie du look » qui impose aujourd’hui la féminité la plus stéréotypée dans le monde où la laideur est associée au désamour et à la malchance. Décortiquant presse féminine, discours publicitaire, séries télévisées et enquêtes sociologiques, elle met en évidence un matraquage de normes inatteignables associées à la « femme parfaite », un produit artificiel fabriqué par notre société et source de rivalité permanente. Malheureusement, en décryptant les rouages économiques de ce processus, l’auteure n’insiste pas suffisamment sur le fait que, tout comme l’Ève future dans le roman éponyme de Villiers de l’Isle-Adam, cette femme est à 100% conforme aux attentes masculines. C’est avant tout le regard de l’homme qui pousse la femme à apporter le « tragique sérieux » à des soins qui semblent futiles[3]. Tout l’univers mental, affectif, sexuel, économique de cette créature artificielle est façonné en fonction de l’homme/mari. La femme gagne du prix aux yeux des mâles en se modelant sur leurs rêves. D’où cette image trouvée par Roland Barthes en 1957  mais qui reste actuelle 60 ans plus tard[4] : « Monde sans hommes, mais tout entier constitué par le regard de l'homme, l'univers féminin d'Elle est très exactement celui du gynécée[5]. »
 
Ce gynécée ressemble tantôt à une maison close, tantôt à un foyer bourgeois[6]. Voilà qui permet à Virginie Despentes d’établir, de façon plutôt crue, un rapport entre la séduction et la prostitution : « Ce que les femmes font de leurs corps, du moment qu’autour d’elles il y a des hommes qui ont du pouvoir et de l’argent, m’a semblé très proche, au final. Entre la féminité telle que vendue dans les magazines et celle de la pute, la nuance m’échappe toujours »[7]. C’est aussi l’avis de Simone de Beauvoir affirmant que tous les métiers où la femme s’exhibe peuvent être utilisés à des fins galantes, la star étant la prostituée du plus haut niveau[8].

Comparé à une dépendance matérielle, l’enfermement immatériel a un côté particulièrement insidieux : même quand il est dicté par des contraintes commerciales, il est souvent accepté au nom de l’amour, ce grand sentiment qui est toujours là pour justifier les sacrifices, l’assujettissement, le conformisme et la passivité associés au comportement féminin. Bref, tout ce qui fait partie du « Complexe de Cendrillon » épinglé en 1981 par la psychanalyste américaine Colette Dowling. Figure incontournable des contes populaires, Cendrillon est aussi l’incarnation de la grandeur cachée, voire étouffée, des qualités morales longtemps méconnues mais qui deviennent un jour évidentes par le biais d’un miracle. Cendrillon, c’est avant tout la femme qui attend l’intervention d’un héros masculin, ce Prince Charmant qui la révèlera à elle-même et au monde. Réduite à l’inaction, elle est celle qui reçoit et subit pendant que l’homme tue des dragons et poursuit des géants. Enfermée, captive, endormie ou maltraitée, elle attend son sauveur (protecteur, bienfaiteur, guide, mentor, justicier…) et se perd dans la rêverie pour oublier le monde réel. Écartelée entre la routine et le merveilleux, entre les futilités et les évasions, elle vit dans un état d’exaltation romanesque, comme nous le décrivait déjà Simone de Beauvoir : « Sa vie se passe à récurer des casseroles et c’est un merveilleux roman ; vassale de l’homme, elle se croit son idole ; humiliée dans sa chair, elle exalte l’Amour »[9].
 
 
 
C’est en cultivant cette construction culturelle sous forme d’un rêve du grand amour que les femmes persisteraient à s’inscrire, même quand elles ont tout pour réussir par elles-mêmes, dans des schémas de dépendance relative et affective retenant l’énergie et freinant les initiatives. En s’identifiant aux héroïnes de contes et en modelant leur vie sur celle des êtres de fiction, elles gardent malgré tout ce réflexe qui les pousse à s’en remettre à un être exceptionnel : la prestigieuse essence virile rassemblée en un archétype dont le père, le mari et l’amant ne sont que des reflets. Certaines « néo-courtisanes »[10] s’entêtent longtemps à poursuivre leur rêve à travers le monde réel, à la recherche d’un homme qui leur semble supérieur à tous les autres, jouissant de prestige, d’autorité et de fortune. Dans les cas extrêmes, le complexe de Cendrillon peut conduire à une véritable dévalorisation de soi. Ainsi le film Pretty Woman (produit par Disney) nous laisse croire que sans intervention d’un riche généreux et séduisant, son héroïne serait restée une prostituée ad vita aeternam
L’histoire de Cendrillon n’est pas la seule fable de la patience et de l’amour au féminin, d’une vie dont le but ultime est l’attente d’une apparition d’un mâle tout-puissant. La figure de Pénélope devenue le symbole de l’épouse fidèle est tout aussi révélatrice de nos modèles comportementaux. Pendant les vingt années de l'absence d'Ulysse, durant et après la guerre de Troie, Pénélope lui garda une fidélité à l'épreuve de toutes les sollicitations. Les statues de Pénélope la montrent généralement en train d'exprimer, par sa posture, son attente du retour d'Ulysse, le regard dans le vague. Son credo se résume dans l’aveu adressé par Juliette Drouet à son amant Victor Hugo dont les visites s’espacent au fil des années : « Je vous attends parce qu’après tout j’aime encore mieux vous attendre que croire que vous ne viendrez pas du tout »[11].
 
Cette attente passive et interminable élevée au rang de vertu démontre une nouvelle fois l’asymétrie fondamentale des valeurs dans les rapports entre les deux sexes évoquée notamment par Virginie Despentes : « Dans la tradition, les valeurs viriles sont les valeurs de l’expérimentation, de la prise de risque, de la rupture avec le foyer[12]. »  Dès son plus jeune âge, le garçon se réalise à travers les jeux, les sports, les luttes, les défis, les épreuves. Il ose, invente, entreprend, progresse et se dépasse, tandis que la fille s’exerce dans le rôle de poupée vivante à l’autonomie plutôt réduite, dans l’attente de son « Pygmalion ». En observant cette différence, Simone de Beauvoir note que tout concourt à freiner l’ambition de la jeune fille exposée aux énormes pressions sociales et à la maintenir à sa place[13]. Il peut lui arriver, par peur de manquer son destin de femme, d’hésiter à se donner tout entière à une activité et de n’accorder que le strict nécessaire à ses études et à sa carrière. On dirait qu’elle aurait besoin d’un mariage pour être délivrée d’elle-même. De plus, l’éducation traditionnelle valorise clairement l’ignorance d’une jeune « ingénue » qui contribue à cultiver « le mystère auguste de l‘Homme »[14]. Le mâle étant le véritable héros de l’Histoire exalté par les chansons, les mythes et les légendes, il s’agit d’un cercle vicieux perpétuant la hiérarchie des sexes.
 
De ce point de vue, il est intéressant de se pencher sur le conte Les voiles écarlates (1923) d’Alexandre Grine, un auteur russe du XXe siècle. Son héroïne vivant dans un monde onirique est une sorte de croisement entre Pénelope  et Cendrillon. Aigle, homme bizarre, prédit à Assol, fille d'un marin pauvre, qu'un jour, un beau prince l'emmènera à bord d'un bateau aux voiles écarlates. Bien que le village entier se moque de la naïveté de la jeune fille solitaire et rêveuse, Assol ne cesse d'attendre sur les rochers ce mâle qui lui offrira à la fois accomplissement et évasion. Un jour à l'aube, un jeune capitaine dénommé Arthur Grey trouve, tout à fait par hasard, Assol dormant sur les rochers et « se fiance » avec elle en mettant sa bague à son doigt. Après avoir appris son histoire, il comprend quel est le sens de sa propre vie et décide d'agir. Ainsi Assol aperçoit enfin le bateau « Mystère » que Grey a vêtu de voiles écarlates, avec son prince à bord. Elle n’a donc pas attendu en vain toutes ces années… Cette « féerie » accessible aux adultes et aux enfants est aujourd’hui encore bien souvent adaptée aux théâtres du monde entier, car le romantisme de l’histoire s’y prête. Et pourtant elle aurait cruellement besoin d’une relecture basée sur la réflexion plutôt que sur l’émotion. D’autant que les illusions brisées peuvent se tourner en dégoût, en aigreur ou en colère contre ce Prince dont notre vie dépend et qui tarderait à venir…
 
 





[1] Zones, 2012.
[2] L’édition française de The Beauty Myth, sortie en 1991 chez First.
[3] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, II, p. 568.
[4] Cf. Vincent Soulier, Presse féminine : La puissance frivole ?, L’Archipel, 2008, p. 227.
[5] Roland Barthes, Mythologies, Points, 2014, p. 54.
[6] Cf. Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 485.
[7] Virginie Despentes, King Kong Théorie, p. 81-82.
[8] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 439-440.
[9] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 504.
[10] Cf. Claire Léost, Le rêve brisé des working girls, Fayard, 2013, p. 72.
[11] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 564.
[12] Virginie Despentes, op.cit., p. 27.
[13] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 143.
[14] Simone de Beauvoir, op.cit., II, p. 646.

jeudi 1 juin 2017

Le roman de formation, un genre misogyne ?


 
 
Le roman de formation (Bildungsroman) est un genre littéraire romanesque né en Allemagne au XVIIIe siècle. Le plus souvent ordonné chronologiquement et étalant la narration sur plusieurs années, il relate l’évolution d’un jeune héros qui est amené, à l'occasion de rencontres successives et de péripéties diverses, à acquérir une expérience et à « former » sa personnalité, sur le plan sentimental, social, intellectuel ou culturel. Au bout de son parcours bien souvent fait de voyages, le protagoniste parvient soit à un accomplissement, soit au contraire à une désillusion qu'accompagne la perte d'un idéal. Ce cheminement, couramment présenté comme le passage à l’âge adulte, lui permet de trouver sa vocation et sa place dans le monde, en devenant une personne accomplie et cultivée.

 

À l’intérieur du roman de formation se laissent distinguer deux sous-catégories : le roman d’initiation et le roman d’apprentissage. Le premier reproduit les rites religieux d’initiation, le voyage, les épreuves et la révélation ultime[1], tandis que le deuxième implique une initiation à l’amour et au monde social.
 

 
 

Bien qu'il n'en soit pas l'inventeur, c'est Goethe qui, avec Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (1795-1796), illustre particulièrement le roman de formation. Mais l’idée d’un jeune homme faisant son éducation est beaucoup plus ancienne. Au Moyen Âge, dans le roman de chevalerie, les héros devaient subir des épreuves et surmonter des obstacles pour prouver leur valeur et entrer dans la société.

 

Le mot allemand Bildung renvoie à des notions aussi proches et variées que construction, modelage, formation, éducation et culture (comme somme individuelle d’expériences et de connaissances). À ce sujet, Florence Bancaud-Maenen affirme que ce type de récit « n’est véritablement consacré comme genre que grâce à la critique allemande et à l’importance qu’y revêt la notion de Bildung. Originellement associée à la création divine et à l’image de Dieu, elle suppose, dans les confessions et autobiographies piétistes qui foisonnent au dix-huitième siècle, que l’homme peut s’amender en se conformant au plan divin. La tradition humaniste opère ensuite une sécularisation de ce concept théologique : la notion s’individualise, s’intériorise et devient synonyme d’éducation de soi, de développement »[2].

 

Voici une des nombreuses définitions résumant les particularités du genre : « Malgré de nombreuses variations, ces textes racontent le parcours d’un jeune homme qui parvient à acquérir une expérience et une connaissance du monde, accédant à une réussite sociale et personnelle, même si celle-ci n’est pas durable ». On l’aura compris, le roman de formation représente un genre masculin par excellence. En effet, dans la plupart de ces romans, les femmes apparaissent uniquement à titre de « personnages tutélaires »[4] maternels ou diaboliques qui initient le héros à l’amour ou lui enseignent les codes de la société. La seule exception notoire concerne les romans historiques consacrés à la formation des reines. D’autres exceptions, trop peu nombreuses, trop courtes, fragmentaires ou inachevées, ressemblent aux esquisses et bien souvent s’arrêtant au seuil de l’adolescence (L’enfance de Luvers de Pasternak ou Nétotchka Nezvanova de Dostoïevski, pour ne citer que des romans russes).

 

Selon les règles du genre, la jeune fille, bien que confinée à la sphère de l’intime, est d’emblée exclue de toute quête spirituelle à laquelle la tradition du roman de formation associe l’analyse psychologique, religieuse, philosophique ou sociale. Sans surprise, c’est l’amour qui devient l’unique source de ses émois juvéniles. Quant aux romans picaresques mettant en scène des héros moins complexes, leurs héroïnes sont bien souvent obligées de se travestir afin de compléter leur éducation et mieux cerner les hommes (c’est le cas de Madeleine de Maupin, l’héroïne du premier roman de Théophile Gautier).

 

Dans un tout autre style, les romans de Jane Austen ou de Charlotte Brontë relatent l’éducation du genre très particulier qui s'achève avec le mariage de l’héroïne. Même lorsque l’histoire s’inscrit dans un large contexte social et historique, comme Au bonheur des dames de Zola, le mariage avec son patron représente le comble des aspirations de la jeune apprentie. D’autres romans, comme la série des Claudine de Colette, se concentrent principalement sur l’apprentissage de la sensualité par une ingénue, restant fidèles à leur leitmotiv : la formation à l’amour représente l’expérience cruciale sinon unique dans la vie de la jeune femme.



[1] Cf. Pierre Aurégan,  Le roman d’apprentissage au dix-neuvième siècle, Nathan Balises, 1997, p. 9-11.
[2] Florence Bancaud-Maenen, Le roman de formation au dix-huitième siècle en Europe, Nathan, 1998, p. 40.
[4] Marie-Claude Demay, Denis Pernot, Le roman d’apprentissage en France au XIXe siècle, Ellipses, 1995, p. 94.

mardi 30 mai 2017

Les repoussoirs: la "bad girl"



 
La bad girl est reconnaissable à ses attributs de féminité réduits au minimum. Par rapport au garçon manqué ou à l’ancien terme de virago, l’image de bad girl est connotée de façon nettement plus négative. Par définition, la bad girl a des mauvaises manières car elle cherche à s’affirmer : elle parle fort, rit sans façons, s’exprime sur un ton autoritaire ou catégorique et peut se montrer agressive. Dans son livre King Kong Théorie, Virginie Despentes décrit ses expériences punk rock, vécues comme un exercice d’éclatement des codes établis, notamment en matière des genres. « Être keupone, c’est forcément réinventer la féminité puisqu’il s’agit de traîner dehors, taper la manche, vomir de la bière, sniffer de la colle jusqu’à rester les bras en croix, se faire embarquer, pogoter, tenir l’alcool, se mettre à la guitare, avoir le crâne rasé, rentrer fracassée tous les soirs, sauter partout pendant les concerts, chanter à tue-tête en voiture les fenêtres ouvertes des hymnes hyper-masculins, s’intéresser de près au foot, faire des manifs en portant la cagoule et voulant en découdre… »[1]
 
En fait, la bad girl est le contraire exact d’une princesse. Celle qui sait que toute affirmation d’elle-même diminue ses chances de séduction est obligée de se montrer futile, docile, gentille, conciliante, de réprimer sa spontanéité, son énergie et leur substituer « la grâce et le charme étudié que lui enseignent ses aînées »[2].
 
La bad girl quant à elle essaie de faire les mêmes expériences que les hommes, aller où elle veut et quand elle veut, se mettre en danger, quitte à prendre des leçons de la violence. Elle n’a pas peur du jugement des autres, en refusant cette féminité que Virginie Despentes appelle la putasserie. Elle aspire à être un sujet libre et actif tandis que les sollicitations sociales l’invitent à s’assumer comme objet passif (auto-objectification)[3]. Rien n’est pire pour elle que de rester dans sa chambre en attendant le prince charmant, tandis qu’il se passe tant de choses dehors. Elle ne sort pas sous le couvert de sa faiblesse et ose affronter le monde de façon souveraine, comme si elle n’était pas une fille. Allant seule dans les villes où elle ne connait personne, passant la nuit dans des gares, elle est plus qu’une autre obligée de se défendre pour survivre et résister. C’est dans ces expériences-là, aussi périlleuses soient-elles, qu’elle puise sa force : « Ce que j’ai vécu, à cette époque, à cet âge-là, était irremplaçable, autrement plus intense que d’aller m’enfermer à l’école apprendre la docilité, ou de rester chez moi à regarder les magazines. C’était les meilleures années de ma vie, les plus riches et tonitruantes, et toutes les saloperies qui sont venues avec, j’ai trouvé les ressources pour les vivre[4]. »





[1] Virginie Despentes, King Kong Théorie., p. 124.
[2] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, II, p. 98.
[3] Cf. Clarence Edgard-Rosa, Les gros mots, Abécédaire joyeusement moderne du féminisme, Hugo Doc 2016., p. 13.
[4] Virginie Despentes, op.cit., p. 47.

lundi 29 mai 2017

Les repoussoirs: la "dame de fer"




La locution est souvent utilisée dans les discours médiatiques, particulièrement pour décrire certaines femmes politiques, dont le style se rapproche de celui de l’ancienne Première ministre de la Grande-Bretagne de 1979 à 1990, Margaret Thatcher, surnommée « The Iron Lady » par un journaliste soviétique. C’est également le titre du film biographique de Phyllida Lloyd consacré à Margaret Thatcher, qui la présente en utilisant des traits fortement masculins, tels que force, rigueur, dureté, fermeté et ambition. Ce surnom fut également appliqué, pour des raisons similaires, à d’autres femmes politiques, telles que l’Israélienne Golda Meir, la Lituanienne Dalia Grybauskaitė, la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf  ou l’Algérienne Nouria Benghabrit-Remaoun.  

 

Comme Catherine Lemarier-Saulnier et Mireille Lalancette le soulignent dans leur article consacré aux représentations médiatiques des politiciennes canadiennes[1], les femmes de ce type sont le plus souvent décrites sous des traits masculins ; elles sont associées aux enjeux économiques, et peu d’éléments les rattachent à la scène privée, à l’amitié et les relations. Le vocabulaire militaire, se référant à la victoire et à la force, est aussi privilégié pour les décrire.

 

Plus précisément, dans ce portrait, les politiciennes sont explicitement associées à des caractéristiques axées sur la tâche. Il est souvent question également de la dureté de ces femmes par la mise en relief de l’importance d’atteindre leurs objectifs. Ces notions attachées au vocabulaire de la lutte, aux termes comme « instinct de tueur » ou « main de fer » mettant habituellement en scène les traits considérés comme masculins, illustrent les tentatives de « dissocier » ces personnalités du sexe féminin.

 

En parallèle, ces politiciennes sont perçues comme étant peu portées sur le développement ou la préservation des liens avec autrui. Elles sont plus ou moins exclues du domaine des émotions, généralement rattaché aux femmes et à la scène privée. Cela explique peut-être pourquoi ces femmes qui correspondent le plus aux représentations des leaders masculins réussissent à s’imposer dans le milieu politique. Mais en même temps, elles sont plus contestées et divisent la société plus profondément que leurs homologues masculins ou bien les politiciennes qui incarnent des types moins controversés, tels que « les stars » ou « les bonnes mères ».

 



[1] « La Dame de fer, la Bonne Mère et les autres : une analyse du cadrage de la couverture médiatique de certaines politiciennes québécoises et canadiennes »,  Canadian Journal of Communication,  Vol. 37, N°3 (2012), p. 459-486.
 

dimanche 28 mai 2017

Les repoussoirs: le bas-bleu




Le mot a été traduit de l'anglais blue stocking et désignait au départ les habitués d'un salon littéraire présidé par une femme, Elizabeth Montagu (1720-1800). Elle réunissait chez elle, une fois par semaine, des amies qui partageaient ses goûts littéraires. Les hommes étaient admis à leurs réunions, et parmi eux, paraît-il, un certain Benjamin Stillingfleet, qui se présenta un jour en bas bleus après que son hôtesse lui eut assuré que son salon était ouvert aux gens d'esprit, et non aux élégants. Le petit club s'appela par plaisanterie « le cercle des bas bleus », sans connotation vraiment péjorative. Cependant l'habitude prise dans ces salons de s'ouvrir au mérite sans distinction d'origine sociale souleva des critiques. En France le terme connut le même sort que celui de précieuse au XVIIe siècle. Il fut adopté par les conservateurs et les réactionnaires pour stigmatiser des femmes comme Sophie Gay, George Sand, Delphine de Girardin, et en général toutes les femmes qui affichaient des prétentions littéraires ou intellectuelles. Gustave Flaubert y consacre une définition ironique dans son Dictionnaire des idées reçues : « Bas-bleu : Terme de mépris pour désigner toute femme qui s'intéresse aux choses intellectuelles. Citer Molière à l'appui : “Quand la capacité de son esprit se hausse” etc. » Dans le chapitre V des Œuvres et les hommes au XIXe siècle (1878), intitulé Les Bas-bleus, Barbey d'Aurevilly écrit : « […] les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. Ce sont des hommes, — du moins de prétention, — et manqués ! Ce sont des Bas-bleus. »

En effet, parmi les reproches adressés le plus souvent aux bas-bleus sont à citer la virilité et les prétentions intellectuelles, mais aussi l’incapacité à aimer perçue comme une mutilation infligée par cette créature à sa propre âme. Sous la plume de ses détracteurs les plus acharnés, le bas-bleu se transforme en vieille fille aigrie et solitaire. C’est sous cet aspect-là que Jules Janin épingle dans son essai Le Bas-bleu (1842) une femme vouant sa vie à l’écriture :

« Regardez-la venir, tenant sous le bras son cabas domestique, ou plutôt sa hotte littéraire ; sur le visage de cette femme rien n’est resté, ni la beauté, ni la jeunesse, ni la gloire, ni le succès, ni rien de ce qui console d’être une vieille femme pauvre et seule, abandonnée à tous les caprices et à tous les vents ; non certes, l’amour n’a pas passé par là. L’amour a eu peur de ces lèvres pincées qui vomissent incessamment les rimes des deux sexes ; l’amour a reculé devant ces affreux doigts tachés d’encre ; l’amour n’a pas voulu de cette femme qui ne songe qu’à vendre à la page et au volume le peu de bon sens que contient son cerveau, le peu d’honnêtes passions que renferme son cœur. »

Une description très imagée qui se passe de commentaires…


samedi 27 mai 2017

Les repoussoirs : la mégère


 

« Ne pas aimer les femmes, chez un homme, c’est une attitude. Ne pas aimer les hommes, chez une femme, c’est une pathologie », affirme Virginie Despentes[1]. Dans le monde où le comportement agressif ou tout simplement combatif est considéré comme dysfonctionnel, la mégère tient une place à part parmi les créatures monstrueuses représentant l’échec de la féminité à craindre ou à blâmer.

L’avatar par excellence d’une femme méchante, au très mauvais caractère, le mot « mégère » nous vient de la mythologie grecque. Les Enfers antiques avaient en leur sein des divinités appelées Furies et chargées d’exécuter les sentences prononcées par les juges envers les coupables mortels. Trois d’entre elles sont connues par leur nom : Tisiphone qui veille à la porte du Tartare et fouette les criminels à leur arrivée ; Alectô, une vengeresse obstinée armée de serpents ; et Mégère, qu’on prétend la plus acharnée de toutes dans la poursuite des coupables. La mission de Mégère était notamment de semer querelles et disputes parmi les hommes, une mission traditionnelle chez les Furies appelées par Hésiode « filles de la discorde ».

Selon Isabelle Taubes, Mégère s’inscrit, au même titre que les Harpies, dans la lignée des terribles créatures féminines des mythes antiques, de la Sphinge dévorant les malheureux incapables de résoudre ses énigmes, en passant par les monstres marins Scylla et Charybde, à Hécate, déesse de l’Ombre et de la Mort, envoyant les cauchemars aux mortels[1]. La journaliste cite le psychanalyste Carl Gustav Jung, pour qui ces monstres femelles illustrent la peur inspirée aux hommes par le sexe féminin, qui se retrouve également dans les contes de fées.


Au début, le nom « mégère » était circonscrit au strict domaine mythologique. Ce n’est qu’en 1637 que le nom est rentré dans le vocabulaire commun et a pris son sens moderne. Cette année-là, une comédie de William Shakespeare, présentée en 1594 en anglais sous le titre The Taming of the Shrew, parut en français. Son titre fut traduit par La mégère apprivoisée.
 
Baptista, vieil aristocrate de Padoue, a un souci : celui de caser sa fille aînée, Catherine, au caractère insupportable qui veut toujours avoir le dernier mot. Ainsi pourra-t-il marier sa seconde fille, la douce Bianca, que convoitent déjà deux prétendants. Vient ensuite de Vérone le gentilhomme Petruchio, qui n'a qu'une idée en tête ; épouser une femme riche pour combler sa vie. Petruchio prie Baptista de lui donner la main de Catherine, qu'il emmène ensuite à Vérone. Il commence à la « dresser », avec entre autres comme méthodes la privation de nourriture, de sommeil et de beaux vêtements. Ayant obtenu sa main, Petruccio lance une compétition pour voir lequel des autres hommes récemment mariés aura l’épouse la plus obéissante, récompense en or à la clé. Catherine, devenue parfaitement sage, obéit à l'appel de son époux, et Petruchio remporte le pari haut-la-main.

La société de l’époque de Shakespeare est fondamentalement patriarcale. À tous les niveaux, la femme est assujettie à l’homme. Elle n’a pas de statut de citoyenne et ne peut acquérir de reconnaissance sociale en dehors du mariage. Toute femme soupçonnée d’actes ou même d’une attitude répréhensibles peut être « corrigée » par le biais de méthodes dégradantes et violentes. Et pourtant, paradoxalement, c’est une femme, la reine Élisabeth I, qui est à la tête de l’Angleterre. Elle est célibataire, se dit vierge et refuse de se marier et d’avoir des enfants. Ce n’est pas par hasard que dans les premières pièces historiques écrites au début des années 1590, Shakespeare joue avec les stéréotypes en développant des rôles féminins forts, autour desquels l’action gravite.

La Mégère apprivoisée prend pour sujet la figure de la femme insoumise, en rébellion contre l’autorité : elle refuse de se cantonner au rôle social que lui dicte la norme en vigueur. Son statut de femme lui commande de se taire alors qu’elle voudrait dénoncer l’injustice, celle qui la frappe, mais aussi celle qui frappe les autres. C’est également une femme blessée parce qu’elle n’a aucun prétendant, à l’inverse de sa sœur qui les multiplie.

Aujourd’hui encore de nombreuses adaptations théâtrales de cette pièce divergent dans l’interprétation des méthodes d’apprivoisement choisies par Petruchio. Son école s’est avérée efficace mais à quoi doit-il sa réussite ? La question reste ouverte de savoir si Catherine la Mégère est domptée par l’amour, dressée par la violence et les privations ou bien, comme le suppose Delphine Lemonnier-Texier, juste formée par son mari à la manipulation et au discours théâtral pour jouer le rôle de la femme soumise

Quatre cents ans plus tard, bien des choses ont changé. Mais combien de filles dans le monde entendent encore cette rengaine quotidienne : « Avec ton caractère, il te sera difficile de trouver un mari » !

 




[1] Virginie Despentes, King Kong Théorie, Grasset, 2006, p. 127.
[2] Isabelle Taubes, « D’Athéna… au djihad », Psychologies, mars 2017.