lundi 29 décembre 2014

Une danse contestataire

Henri de Toulouse-Lautrec, Troupe de Mlle Églantine (1895)



Le livre de Nadège Maruta L’INCROYABLE HISTOIRE DU CANCAN (Parigramme, 2014) porte comme sous-titre REBELLES ET INSOLENTES, LES PARISIENNES MÈNENT LA DANSE. Car l'histoire du cancan est avant tout celle des femmes. Rigolboche, La Goulue, la Glu, Grille d’Égout, Nini pattes en l’air et d'autres cancaneuses célèbres aux surnoms cocasses défrayèrent la chronique parisienne par leurs danses endiablées, en agitant les jupons comme le drapeau de leur émancipation. Et pourtant, le cancan avec ses sauts exagérés, ses gestes impudents et moqueurs surgit au carnaval de Paris de 1825 comme une improvisation réservée aux hommes. Qu’une femme s’avise de les imiter et voici la subversive arrêtée, puis traînée devant les tribunaux. Au bal Chicard, à la Closerie des Lilas, au bal Mabille, à l’Élysée-Montmartre ou au Moulin Rouge, les pas du cancan se moquent et de la morale bourgeoise du beau milieu du XIXe siècle et de la Restauration finissante. Avant de devenir le symbole de la gaité parisienne, le cancan « n’est pas une danse mais un délit ». Par sa vigueur, sa sensualité, son humour, elle est à l’origine « une langue d’opposition à toutes les formes de l’autorité ».  Ses pas, ses costumes, tout comme son répertoire apparaissent comme des pieds de nez à la pudibonderie, à l'armée et à l'Eglise, tels les noms évocateurs des acrobaties : le grand écart, le coup de cul, le salut militaire, le pas du croyant, la cathédrale etc. D'où cette définition du cancan tirée du Dictionnaire de la danse de 1895: "On a donné ce nom à une sorte de danse épileptique ou de delirium tremens qui est à la danse proprement dite ce que l’argot est à la langue française". 


Riche de son expérience de soliste de French cancan au Moulin Rouge et de chorégraphe auprès de Jérôme Savary, l'auteure a plongé dans des documents juridiques, des articles de journaux et des gravures de l’époque pour nous faire découvrir les coulisses de cette danse d'une grande technicité,  trop souvent méconnue et réduite à des clichés. Parfaitement documenté, le livre contenant près de 300 notes et une bibliographie complète embrasse un savoir encyclopédique. Mais le style alerte, de nombreuses illustrations (toiles, gravures, affiches, photos) et la mise en page en font un bel objet coloré et plein d'entrain. Une apparence qui participe au triomphe du propos : bien plus qu'une distraction pour les touristes parisiens, c’est une danse populaire, contestataire et transgressive.


dimanche 21 décembre 2014

Chemin de croix


Affiche du film "Chemin de croix"
 
 
 
« Tout système crée sa propre normalité. Les choses les plus étranges peuvent paraître normales quand vous y êtes habitués ».
 
Dietrich Brüggemann

 

 
La ferveur excessive d’un jeune prêtre volubile, une ambiance studieuse et un vocabulaire quelque peu archaïque… Il faut attendre que tombent les mots tels que « ennemi », « combat », « soldat du Christ » et « sacrifice » pour comprendre qu’une tragédie se prépare derrière ce qui ressemble au premier abord à une banale leçon de catéchisme. Il faut attendre l’apparition d’un appareil photo numérique et l’évocation d’un site internet dans les scènes suivantes pour situer l’action dans notre époque.
 
La force du film Chemin de croix de Dietrich Brüggemann est de proposer une double grille d’interprétation. Maria Göttler, cette adolescente de 14 ans au nom parlant, est-elle une nouvelle sainte qui refait de nos jours le chemin du Christ ou une jeune fille hypersensible poussée vers une mort certaine par des adultes irresponsables ? Deux approches se mêlent de façon inextricable : la logique religieuse implacable dans son jusqu’auboutisme et le regard extérieur extrêmement lucide, critique, parfois sarcastique car ce qui se passe sous nos yeux frôle l’absurde. Un regard semblable à celui d’un médecin légiste qui constate les conséquences mortelles d’une éducation fanatique, qu’elle soit d’ordre religieux ou idéologique. Surtout lorsque cette éducation est amplifiée par les choix radicaux dictés par le maximalisme de la jeunesse. Mais après tout, Maria ne fait que suivre les préceptes qui lui ont été enseignés, en allant même au-delà des attentes du prêtre. A chaque spectateur de trancher, et il faut dire que ce film épuré au générique muet, presque sans musique et aux plans fixes ne facilite pas sa tâche. Paradoxalement, la camera figée apparaît aux yeux du réalisateur comme synonyme de la liberté du spectateur dont le regard n’est pas orienté. Mais elle ne propose non plus aucune échappatoire. Ainsi, le choc des images auxquelles on est exposé est d’une rare violence émotionnelle. On ne sort pas indemne de cette séance, et il semble d’autant plus important de pouvoir en parler aux autres.
 
Même si le film n’a rien d’autobiographique, Dietrich Brüggemann connait parfaitement son sujet pour avoir fréquenté les milieux catholiques intégristes dans son adolescence. La Fraternité Saint-Paul du film qui se veut littéralement plus catholique que le pape a été inspirée par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie. Le déroulement du film se fait en quatorze séquences qui ont été réalisées avec une rigueur documentaire, sans aucun artifice de montage et presque en ordre chronologique. Ces quatorze plans-séquences qui correspondent au nombre de stations dans le chemin de croix parcouru par Jésus Christ permettent de comprendre le Calvaire d’une adolescente.

La caméra bouge seulement trois fois au cours des 14 scènes, toujours au moment crucial de l’histoire et de façon quasi symbolique. Le premier mouvement coïncide avec la Confirmation de Maria, le deuxième a lieu au moment de sa mort. Quant au troisième, le plus important, il laisse lui aussi à chacun sa liberté d’interprétation. Le miracle a-t-il eu lieu ? Le sacrifice de la jeune martyre était-il justifié ? Ce ciel désespérément gris, est-il le dernier refuge pour l’âme de Maria ? Ou bien un grand vide qui s’étend au-dessus de la tombe ouverte ?

 

lundi 15 décembre 2014

Niki de Saint Phalle et ses cibles


Niki de Saint Phalle
 
 
« J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur un plan psychique, tout ce qu’il fallait pour devenir une terroriste ». Pour comprendre ces propos chocs de Niki de Saint Phalle, il faut visiter son exposition qui se déroule actuellement au Grand Palais.

 

Dans les années 1960, l’artiste emploie pour peindre, une méthode bien à elle : celle du tir à la carabine. Elle fixe sur un panneau de bois divers objets insérés dans du plâtre, selon une composition précise, ainsi que des sachets de couleurs liquides, parfois emplis de produits alimentaires (spaghettis, œufs, riz, tomates). Ils éclatent sous l’impact des balles et dégoulinent en traînées bariolées. Elle en eut l’idée en février 1961, au cours de l’exposition « Comparaisons : peintures-sculptures » au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Elle y exposait pour la première fois un relief-assemblage, Saint Sébastien or Portrait of my Lover. C’était un tableau composé d’une chemise surmontée d’une cible sur laquelle les visiteurs étaient invités à lancer des fléchettes. L’artiste est alors saisie d’un sentiment d’allégresse quand elle voit les visiteurs se déchaîner pour atteindre la cible. Pourquoi ne pas tirer sur une toile blanche pour la faire saigner et cracher de la peinture sous les balles ? Quelques jours plus tard, elle réalise ses premiers reliefs en plâtre. Durant ces séances, elle invite aussi les spectateurs à tirer à la carabine sur des poches de couleur.

 

Ce rituel, elle le trouve "excitant et sexy", mais aussi "tragique" et sans doute lié à sa douloureuse histoire personnelle. C’est une façon de « mourir de sa propre main » avant de renaître. Niki de Saint Phalle retourne sa propre violence contre le tableau.

 

A mi-chemin entre la performance, la sculpture et la peinture, ces tirs-happenings sont  souvent documentés, photographiés et même formatés pour la télévision. Elles ont une  fonction cathartique pour Niki et son public permettant de canaliser la colère, l’engagement et la radicalité.

 

Cette rétrospective de Niki de Saint Phalle m’a confortée dans mon idée qu’une provocation a une bonne force de frappe lorsqu’elle est :

  • une passion
  • associée à une technique créative
  • et focalisée sur ses cibles

Quant à ces dernières, c’est à nous de les identifier, de les décrire et pourquoi pas les cataloguer, comme le fait cet inoubliable Mur de la rage :



Le Mur de la rage (Niki de Saint Phalle)

Il est vrai, la provocation créative tient plus d’escrime que de pugilat. Mais même lorsque'elle ressemble davantage à un jeu de flêchettes, elle peut être d'une redoutable efficacité.
 

dimanche 7 décembre 2014

Savoir (d)oser

                                       Le tact dans l'audace c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin ( Jean Cocteau)


« Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît ». La citation des Tontons flingueurs remise au goût du jour par une pub de serviettes (Osez tout avec Nana !) a resurgi cet automne à propos du projet d’une nouvelle émission sur D8 dans laquelle des hommes politiques se feront passer pour « Monsieur et Madame Tout-le-Monde » le temps d’une émission de téléréalité.

Malheureusement, les politiques ne sont pas les seuls concernés : éculé, galvaudé, employé à tort et à travers, le mot oser ne veut plus dire grand-chose. Face à cette inflation on se méfie et on sélectionne : si l’audace sans concept n’a pas beaucoup d’intérêt, elle reste un créneau attrayant et porteur lorsqu’elle est mise au service de quelque chose qui la dépasse.


Le journal 20 minutes du 5 décembre dernier consacre deux articles à ce sujet. Le premier propose une présentation de trois start-up numériques qui défendent leur projet à Osons la France, « forum exposition d’un genre nouveau » mettant à l’honneur la France qui innove. Cet événement ambitieux est même apostrophé comme "la nouvelle révolution française".



Affiche Osons la France 2014


Le deuxième, intitulé Ca, il fallait oser ! présente dix marques françaises qui « ont su imposer leur style grâce à l’audace » dont 415 avec son tee-shirt Mafia Blues. Le petit plus : un classement original (« la plus coquine », la plus effrontée », « la plus impertinente », la plus intrépide ») qui permet aux acheteurs décomplexés de dénicher quelques cadeaux de Noël drôles ou décalés. Toutefois à manier avec prudence, surtout avec les inconnus. En offrant  une robe « Envie de fraises » à une femme qui essaie désespérément de perdre quelques kilos, ne soyez pas étonnés lorsque vous recevrez de sa part un DVD des Tontons flingueurs.



T-shirt Mafia Blues 415

jeudi 4 décembre 2014

Le dire et le montrer


Le romancier Ben Okri


Fin de suspense : d'après The Guardian, Bad Sex in Fiction Award 2014 a été attribué hier Ben Okri, auteur du roman The Age of Magic. Il a obtenu cette récompense moyennement prestigieuse pour le passage suivant que nous préférons citer dans le texte:

“When his hand brushed her nipple it tripped a switch and she came alight. He touched her belly and his hand seemed to burn through her. He lavished on her body indirect touches and bitter-sweet sensations flooded her brain. She became aware of places in her that could only have been concealed there by a god with a sense of humour.


“Adrift on warm currents, no longer of this world, she became aware of him gliding into her. He loved her with gentleness and strength, stroking her neck, praising her face with his hands, till she was broken up and began a low rhythmic wail … The universe was in her and with each movement it unfolded to her. Somewhere in the night a stray rocket went off.”

Okri s’est imposé face à d’autres finalistes de renom, tels que Haruki Murakami, Michael Cunningham ou le romancier australien Richard Flanagan, lauréat du Man Booker Prize, sélectionné notamment pour la phrase suivante : "Il a embrassé le tracé rose et mince qu'avait laissé l'élastique de sa culotte, cerclant son ventre comme la ligne de l'Equateur entoure la Terre."


La Bad Sex in Fiction Award, dont on peut traduire le nom par Trophée du mauvais sexe en fiction, est un prix littéraire britannique attribué tous les ans à l'auteur qui a produit la pire description d'un acte sexuel dans un roman.

Représentant une femme nue drapée dans un livre ouvert, il est décerné chaque année depuis 1993 par la Literary Review, un journal littéraire londonien. L'objectif avoué est d'« attirer l'attention sur l'usage grossier, insipide et souvent routinier de passages redondants de description sexuelle dans le roman moderne, et de le décourager »


De son côté, Canal + propose depuis lundi la « Semaine eXplicite sexe et cinéma », avec une programmation portée par Frédéric Beigbeder qui présente chaque film. Un documentaire intitulé Et pour les scènes de cul… on fait comment ? est diffusé depuis lundi en deuxième partie de la soirée. Les réalisateurs Svetlana Klinyshkova et Nicolas Maupied ont interrogé cinéastes, critiques, producteurs et comédiens, au sujet de la représentation du sexe à l'écran. Parmi eux, Vincent Marval, le producteur de La Vie d'Adèle, Palme d'Or 2013, qui sera diffusée jeudi 4 décembre à 20h50. Au fil des témoignages, plusieurs thèmes et controverses sont abordés tels le rapport des acteurs/actrices avec les scènes de sexe, les notions de naturalisme et de puritanisme, la censure et classification des films, la différence entre pornographie et cinéma traditionnel…  et bien d’autres sujets encore censés faire monter la température en ce mois de décembre.

dimanche 30 novembre 2014

Le changement de code, c’est maintenant !


Le numéro de novembre du magazine Dynamique entrepreneuriale propose un dossier sur les entrepreneurs qui cassent les codes. En s’appuyant sur les exemples des entreprises révolutionnaires ou innovantes d’horizons différents (Apple, vente-privée.com, Whatsapp, Michel et Augustin, Yatedo, HP ou encore L’Etage Homme), le magazine relève plusieurs pistes prometteuses favorisant la créativité et l’émergence des talents : remettre en question le schéma de son secteur, emboîter le pas à l’innovation technologique, identifier les besoins insatisfaits des clients, jouer sur le packaging et la distribution, faire preuve d’humour, adopter un ton décalé ou bien surfer sur l’actualité pour faire le buzz. Pour ne retenir qu’un des exemples les plus provocateurs de réussite en la matière, citons la campagne vidéo nommée « Le changement de slip, c’est maintenant » de la société le Slip Français.

 
Campagne du Slip Français (2012)


 
Pour Frédéric Lagneau, fondateur de News Tank Football, il s’agit d’être en permanence en mouvement, c'est-à-dire « observer, identifier et anticiper les changements et tendances », cultiver la singularité, « ne pas craindre le jugement et suivre son intuition ». D’après Claire Cano, cofondatrice de LuckyLoc, casser les codes, c’est « être la petite flamme disruptive, l’agitateur de l’ordre établi », « se rebeller contre le présent ». Ainsi, souvent marginalisés au départ, ces entrepreneurs sont suivis plus tard, « lorsque leur côté avant-gardiste est reconnu par la société ». Et pour encourager ceux qui désirent se lancer sur cette voie, l’entrepreneuse donne un dernier conseil : « Vos idées les plus folles sont souvent les meilleures : BE WILD ! »

samedi 29 novembre 2014

Exhibit B, l’installation qui divise




Après l’œuvre de Paul McCarthy vandalisé place Vendôme au mois d’octobre et une photographie de Diane Ducruet censurée au mois de novembre, voici une nouvelle installation qui provoque de vives réactions. Exhibit B est une expo-performance créé par le metteur en scène sud-africain Brett Bailey et découverte par les Français au Festival d’Avignon 2013. Présentée au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, du 27 au 30 novembre, puis au 104, à Paris, du 7 au 14 décembre, c’est une installation en douze tableaux vivants évoquant des scènes issues de l’histoire coloniale et postcoloniale. Son titre vient des pièces à conviction rassemblées dans un des dossiers d’instruction. Né dans les années 60 et ayant grandi en Afrique du Sud sous l'apartheid, son auteur s'attaque à un sujet qui lui tient à cœur.  Troublante, dérangeante, l’exposition met en scène des personnes noires enchaînées, assises derrière des barbelés, bâillonnés  ou travaillant dans des champs de canne au sucre. Cette œuvre artistique est loin de faire l’unanimité, d’autant plus que les performeurs noirs volontaires et recrutés localement mettent le spectateur en position de voyeur comme leurs ancêtres l’ont été dans les sordides « zoos humains » et les foires jusqu’au début du XXe siècle.

 

Depuis quatre ans, l’installation a été accueillie, sans vagues, un peu partout en Europe, à Vienne (Autriche), à Bruxelles, à Avignon, à Paris (au 104, en novembre 2013). La controverse a véritablement commencé quand Exhibit B est arrivé au Royaume-Uni, au Festival d’Edimbourg en août, puis à Londres. Elle devait être présentée au Barbican Centre en septembre mais a été déprogrammée à la suite de pressions accusant l’œuvre de racisme.

En France, la polémique a commencé en octobre, avant de prendre ces derniers jours des proportions beaucoup plus importantes. Une pétition lancée sur Internet et visant à faire interdire l’œuvre, a recueilli plus de vingt mille signatures. Exhibit B, que la plupart des personnes à l’origine de ce mouvement n’ont pas vu, suscite de vifs débats notamment dans la communauté noire. Il y a ceux qui s’indignent des images dégradantes ou dénient purement et simplement à Brett Bailey, en tant que Blanc, de s’arroger le droit de faire œuvre à partir de l’histoire des Noirs. Mais aussi ceux qui s’interrogent sur la culpabilisation imposée à la population blanche. Pour les défenseurs de la performance, il est indispensable de l’avoir vue en réalité et pas seulement les photos pour pouvoir juger des effets qu’elle produit. Quand certains reprochent un spectacle choquant, d'autres applaudissent une œuvre militante et touchante, montrant le passé d'une population telle qu'elle l'a vécu. Plusieurs associations anti-racistes (Mrap, Licra) attestent elles aussi que les motivations de Brett Bayley – dénoncer le racisme et le colonialisme – sont aux antipodes de celles que lui prêtent les manifestants.

 

Jeudi, pour la première, à l’appel du Collectif contre Exhibit B, plusieurs dizaines de manifestants se sont rassemblés devant le théâtre aux alentours de 18 heures, pour demander l’annulation de l’installation, alors que des spectateurs étaient déjà à l’intérieur. S’il n'y a pas eu d'intrusion dans le théâtre, trois personnes ont toutefois été arrêtées. Face à la violence des détracteurs venus crier "Au racisme !" la représentation de jeudi a dû être interrompue.  Celle de ce vendredi a été maintenue, avec un dispositif policier renforcé pour assurer la protection des spectateurs, et un nouvel appel à la mobilisation.

 

Le directeur du théâtre Gérard Philippe à Saint Denis l'assure: la programmation d'Exhibit B se poursuivra comme prévu jusqu'à dimanche 30 novembre. Le débat du public avec Brett Bailey opposant "pro Exhibit" et "anti Exhibit" a cependant été annulé.


Exhibit B, par Brett Bailey. Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, du 27 au 30 novembre. Au 104, à Paris, du 7 au 14 décembre. www.theatregerardphilipe.com et www.104.fr 

samedi 22 novembre 2014

Le Revizor: d’une satire politique au grotesque universel


Une édition russe du Revizor de Nikolaï Gogol


Du 20 au 23 novembre le Studio-Théâtre d’Asnières présente une nouvelle adaptation du Revizor de Nikolaï Gogol, l’un des premiers poètes de la bureaucratie et audacieux prédécesseur de Dostoïevski.

 

Ecrite sur une idée de Pouchkine et traduite par Prosper Mérimée, cette satire populaire fait partie des grands classiques du théâtre russe. Bien que controversée, la pièce, présentée devant le Nicolas 1er en 1836, obtient un grand succès. Face aux détracteurs qui y voient une accusation directe, le Tsar prend sa défense, et remarque, amusé, « tout le monde en a pris pour son grade, moi le premier ! ».

 

Aujourd’hui encore, cette comédie corrosive et jubilatoire demeure étonnamment actuelle dans ses thèmes (la corruption, l’ambition, le contraste de la capitale et de la province). Dans la présente adaptation réduite à six personnages et placée dans un univers intemporel, elle reste riche de sens, cohérente et homogène.

 

Basée sur un quiproquo, l'intrigue du Revizor le rapproche du vaudeville. Les notables d’une bourgade provinciale russe du dix-neuvième siècle se mettent en émoi dans l’attente de l’inspecteur général du Tsar en mission secrète. Pour cause, car dans cette ville où règne une corruption institutionnalisée chacun à des choses à se reprocher et le Gouverneur lui-même est très loin d’un homme d’Etat exemplaire : il néglige son administration, se sert au passage et assomme la ville de taxes absurdes.

 

Prenant par erreur Khlestakof, un jeune voyageur oisif et endetté, pour le redouté fonctionnaire, les notables se prêtent à toutes les bassesses et couvrent le supposé inspecteur d’honneurs et de flatteries dans l’espoir de l’amadouer. D’abord surpris et déconcerté pas un tel accueil, le jeune homme profite sans scrupules de la méprise des fonctionnaires avant d’être démasqué comme imposteur post factum. Mais les autres aussi sont des imposteurs : le Gouverneur qui veut se faire passer pour plus aimable qu’il n’est, Dobtschniski et Bobtschinski pour plus intelligents, Maria pour plus distinguée…

 

Oscillant entre réalisme et fantastique, cette critique sociale dépeint à merveille l’affolement provoqué par l’arrivée du Revizor. Les personnages sont entraînés dans un tourbillon d’humour et d’angoisse jusqu’à l’effroi final. L’auteur brosse les travers profonds de l’être humain, décryptant les tics, les mesquineries, les petites magouilles de ses contemporains.

 

Si les deux premiers actes sont assez sombres, la pièce gagne en légèreté et en humour au cours des trois derniers actes, jusqu’à l’éclatant. Les costumes sont de plus en plus colorés et clinquants, les corps plus droits, la diction plus rapide et légère, le piano donne une musique de plus en plus enlevée. En assistant à une partie serrée, fiévreuse et dynamique, le spectateur découvre une galerie des monstres sympathiques, très malins et calculateurs. Mais les rêves de ces personnages trahissent leur mal-être et sont empreints de tous leurs espoirs.

 

La finale avec le célèbre monologue du Gouverneur transcende le cadre de la farce pour s’élever vers un constat quasi métaphysique :

 

Le Gouverneur à lui-même :

- Je serai la fable, la risée générale. Et le pire, c’est que quelque barbouilleur de papier, quelque fainéant d’homme de lettres se mettra dans la tête d’en faire une comédie. Ah ! Voilà le plus terrible… Il ne ménagera ni mon grade, ni mon emploi, et trouvera des imbéciles qui braieront et applaudiront. Mais de quoi riez-vous ? C’est de vous-même. (Avec humeur) Ah ! Si je tenais tous ces barbouilleurs de papier ! Ces écrivassiers ! Ces maudits libertins ! Cette engeance du diable ! Tous dans le même sac je les mettrais, et je les réduirais en poussière… (Silence) Je n’en reviens pas encore ! C’est sûr, quand Dieu veut nous punir, il commence par nous rendre fous. Mais cet écervelé, en quoi ressemblait-il à un inspecteur ? En rien, en rien du tout. Comme à un moulin à vent. Et les voilà tous à dire : Un inspecteur ! Un revizor ! Qui a dit le premier que c’était un Revizor ? Répondez.

- Je veux être pendu si je sais comment cela est arrivé. Nous avons eu la berlue, c’est le diable qui nous a joués.

 

jeudi 20 novembre 2014

L’art de gouverner les moutons


Louis 1er roi des moutons d'Olivier Tallec


Louis 1er roi des moutons d’Olivier Tallec (Actes Sud junior) a reçu le prix Landerneau du meilleur album jeunesse de l'année. Cette fable philosophique drôle et parfaitement illustrée excelle dans l'art du pastiche.


Elle raconte l’histoire d’un mouton qui devient roi pas hasard, grâce à un coup de vent lui apportant sa couronne. Mais cela n’empêche pas  Louis 1er, roi des moutons autoproclamé, de devenir un souverain, un vrai, avec un sceptre pour gouverner, un trône pour rendre la justice et «un grand lit de roi pour que tout le monde assiste à son coucher ».  Entre les promenades dans les jardins royaux, les réceptions des ambassadeurs et les spectacles des plus grands artistes donnés dans son palais, Louis Ier se sent déjà très à l’aise dans sa nouvelle fonction et se laisse griser par le pouvoir. Désormais ses congénères ne sont là que pour lui obéir et le servir.

« Mais avant tout cela, Louis Ier se dit qu'il lui faut mettre de l'ordre dans son royaume. Il impose donc à son peuple de marcher au pas. Au pas de mouton ».

Et comme seuls les plus beaux moutons ont droit de vivre à ses côtés, les autres seront chassés. Ainsi, Louis Ier devient un vrai despote, mu par la folie des grandeurs. Jusqu’à ce que le vent se lève de nouveau, faisant atterrir sa belle couronne aux pieds d’un loup…


Destiné aux enfants dès 3 ans, ce livre donne une occasion aux tous petits de se poser les questions des grands, notamment sur l’injustice, l’égoïsme, l’aveuglement et la solitude des tyrans. «Je le vois comme un outil: le mouton, qui est sans doute l'animal le moins contestataire du monde, prête facilement à une discussion sur le pouvoir et ses abus.», a dit l’auteur au quotidien 20 minutes.

Dans la bibliothèque de nos enfants, cet album aura sa place à côté de l'inoubliable Une chanson pour sa majesté de May Angeli, coédité en 1998 par Syros Jeunesse et Amnesty International.





jeudi 13 novembre 2014

La rééducation pour les nuls


Affiche du spectacle Femme non-rééducable


« Les ennemis de l’Etat se divisent en deux catégories :
Ceux qu’on peut ramener à la raison et les incorrigibles.
Avec ces derniers, il n’est pas possible de dialoguer, ce qui les rend non rééducables… »
(Vladislav Sourkov, circulaire interne, bureau de la Présidence russe, 2005)


Femme non rééducable est le titre d’une pièce de théâtre de Stefano Massini sur  l’itinéraire d’Anna Politkovskaïa, la journaliste russe assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou. La mort de l’enquêtrice de Novaïa Gazeta comme le seul moyen de la faire taire est symptomatique de l’échec d’une certaine politique de mise au pas des opposants marquée par une longue tradition.

L'Homme nouveau du socialisme


Le titre nécessite quelques explications. Dans les dictionnaires de langue française le mot rééducation est surtout associé au domaine médical. Ainsi Wikipedia renvoie ses lecteurs vers les articles consacrés à la kinésithérapie et l’ergothérapie avant d’évoquer, à demi-mot, le lavage de cerveau et la rééducation par le travail en République Populaire de Chine. Mais aucune note n’y figure sur l’Union soviétique où la rééducation par le travail formait la base des méthodes pédagogiques élaborées spécialement pour la création de l’Homme nouveau. Cette idée utopique qu’André Siniavski considère comme la pierre angulaire de la civilisation soviétique[1] fait partie des plans de la reconstruction révolutionnaire. Pour créer cette nouvelle race humaine, il était nécessaire de remanier la psychologie même de l’homme. Bien que  l’idée de se dépouiller de l’ « homme ancien » soit empruntée à l’Evangile, le Christ étant perçu comme un nouvel Adam, ce sont les philosophes matérialistes des Lumières et en premier Helvétius qui étaient des précurseurs immédiats des marxistes dans ce domaine. Les hommes sont pour eux des produits du milieu et façonnables à l’infini car, selon Helvétius, « l’éducation peut tout ».[2] Dans un monde dominé par la raison, l’homme n’est plus une créature divine, il est son propre œuvre. Voilà pourquoi il déclare un nouveau sixième jour de la création pour améliorer son « produit raté ».[3]

L’homme ancien doit donc laisser la place à l’homme nouveau. Il s'agit de former un individu adapté à la société où il est appelé à vivre, et dans ce cas, à une société que l'humanité n'a jamais connue dans son passé. D’après les théoriciens du marxisme-léninisme, la morale de cette société ne ressemble en rien aux codes de morale connus dans l'histoire.



Le projet ne manque pas d’envergure et aboutit, dans les années 1920, à la création de plusieurs associations eugénistes. Léon Trotski écrit de la nécessité de créer un nouveau type sociobiologique supérieur aux précédents afin d’élever l’homme moyen au niveau des géants de l’humanité. Son attribut indispensable est l’héroïsme qui, selon Siniavski, unit trois éléments fondamentaux : la foi fanatique dans le but supérieur, sa concrétisation en actes, et enfin l’accomplissement de cet exploit non pour la gloire personnelle mais dans l’intérêt général.[4]


Les attributs primordiaux de cette nouvelle espèce  sont la fermeté, l’endurance, la fidélité, l’étroitesse intellectuelle mais aussi l’absence totale de pitié : selon l’idéologie soviétique, la clémence confine à la trahison, le doute est assimilé à la mollesse et l’humanisme rejeté comme un résidu du passé. Avec sa nature complexe et contradictoire, l’intelligentsia n’a plus sa place dans ce monde. Après l’installation des Bolchéviques au pouvoir, la propagande soviétique a diversifié les modalités de réalisation et a imposé quelques typologies de l’homme nouveau: l’ouvrier stakhanoviste, le soldat, l’activiste du parti, le tchékiste.

Anton Makarenko et sa pédagogie


Le projet de la création de l’Homme nouveau a culminé dans les idées de A. S. Makarenko (1888-1939) devenu figure de proue la pédagogie communiste. Ce dernier, ayant dirigé entre 1920 et 1934 des colonies pour jeunes délinquants et enfants orphelins, a réalisé une expérience sans précédent, dans la pratique pédagogique, de rééducation massive des enfants mineurs et élaboré la théorie de l’éducation par le travail et dans le collectif. Cette expérience est relatée dans ses ouvrages  Les drapeaux sur les tours et Le poème pédagogique.

La première tâche de l'éducateur, qui prend contact avec un groupe d'enfants nouveaux pour lui, est de « conquérir leur conscience », comme dit Makarenko. En premier lieu, il faut « organiser » la minorité de ceux qui se prêtent le mieux à l'influence de l'éducateur. Ensuite, l'action doit tendre à ce que la minorité organisée des activistes absorbe la majorité « inorganisée » de manière à constituer une collectivité d'enfants unie.[5] Par la suite, c’est le collectif qui doit jouer un rôle majeur en tant que organe d’influence et de surveillance réciproque, à la fois le vecteur et l’outil principal d’embrigadement. Cela veut dire que tout membre d’un collectif doit servir de caution à n’importe quel autre membre; mais aussi, et surtout, que tout le collectif doit être la caution de chacun de ses membres, pris isolément. Ainsi, si le collectif est évalué par l’administration dans son ensemble (par exemple, en cas de compétition entre équipes de travail), l’avant-garde se voit dévalorisée, «retardée» par ceux qui travaillent mal. Chaque individu isolé est seul face à l’arbitraire de cette « collectivité solidement soudée ». Il est privé de la latitude de faire appel à une instance supérieure (peut être plus impartiale, du fait même de sa position supérieure), l’administration. Il est puni par ses égaux, ce qui, pour lui, est plutôt injuste et intolérable. Cette méthode n’est donc pas sans susciter des sentiments agressifs et antagonistes au sein d’un groupe[6] .

Selon un témoignage de Nadejda Tolokonnikova, le leader du groupe Pussy Riot ayant passé plusieurs mois de détention dans camp en Mordovie, elle n'a pas beaucoup évolué de nos jours: "Le règlement est pensé de telle façon que les détenues assument la fonction de chef d'équipe ou de responsable d'unité et son chargées de réprimer les autres filles, de les terroriser et de les transformer en esclaves muettes".


Le collectif au regard tout-puissant joue le même rôle que le panoptique conçu par Jeremy Bentham et réalisé, dans l’architecture circulaire des prisons modernes. Un tel maillage social permet éventuellement de se passer complètement de surveillant, le seul sentiment d'être observé étant susceptible d'obtenir des captifs une forme d'obéissance. Ainsi, comme l’a démontré Michel Foucault dans son ouvrage Surveiller et punir, la  prison moderne devient d'abord une entreprise de culpabilisation travaillant les consciences individuelles.


A travers l’idée du « collectivisme » l’homme nouveau version Makarenko est totalement anéanti comme personne et devient animal prévisible, un exemplaire anonyme dans un immense troupeau.[7] En ce qui concerne « l’éducation par le collectif et pour le collectif », les thèses d’A. Zinoviev (1981) sur « l’homo sovieticus » (homocus) sont particulièrement intéressantes. « La plus grande perte pour l’homocus est d’être séparé de son collectif (...). L’implication dans la vie d’un collectif (..)est le fondement de notre psychologie. L’esprit d’un homocus est sa participation à la vie collective (...). La plus puissante arme contre les rebelles de notre société est de l’exclure du collectif ».[8]

Le travail « productif » et « l’émulation socialiste » jouent aussi un rôle essentiel dans le processus de la rééducation, comme le montre une revue pour les juristes soviétiques, datant de 1934 : « Pour le travail de rééducation le meilleur choix est constitué par les travaux qui nécessitent un effort spécial: constructions industrielles (usines, barrages, digues, voies ferroviaires etc.), travaux d’irrigation et construction de routes pour faciliter le développement du pays ». L'organisation du travail éducatif vise une emprise sur la conscience ayant notamment pour vocation d’éliminer « l'antagonisme entre le travail physique et le travail intellectuel ».

Pour Makarenko, il ne s’agit donc pas d’éducation mais de rééducation. Ayant affaire à des enfants et adolescents qui avaient déjà un « passé », il veut mettre au point des méthodes susceptibles de produire une transformation profonde, voire brutale, du monde intérieur de l'enfant. Ce concept s’applique également à certaines catégories sociales de statuts différents: délinquants, anciens opposants politiques ou « ennemis de classe ». Il est devenu le principe de base dans les camps  et les colonies de travail de l’Union Soviétique. D’autres situations peu popularisées de rééducation concernaient les enfants « des ennemis du peuple ». Dans son discours au Congrès de l’Union des Jeunes Communistes (1919), Lénine déclara qu’il était possible de faire de n’importe quel enfant de 8 ans un bon communiste. En conformité avec cette théorie, les enfants des condamnés des procès stalinistes furent envoyés sous une autre identité dans des orphelinats.

La méthode de Makarenko remodelant l’homme par le travail au sein d’un collectif était donc surtout expérimentée au milieu des détenus. Mais l’ambition du pédagogue était d’élaborer un système d’éducation universel (pourvu qu’il reste communiste), basé sur le marxisme-léninisme, et applicable à tous les Soviétiques sans exception. C’est ainsi que la prison soviétique acquiert le statut d’une prison modèle en tant que l’école de civisme et de formation de l’homme nouveau (plus tard, cette mission pédagogique et thérapeutique sera reprise également par des cliniques psychiatriques). Aux ouvrages idylliques de Makarenko sur les colonies de redressement des jeunes succèdent les pages euphoriques de Gorki sur la construction du canal sur la mer Blanche par les forces des détenus.

Ainsi apparaît une fusion singulière entre l’idéologie marxiste-léniniste devenue une nouvelle religion, le monde carcérale comme terrain des grandes expérimentations sociétales et la nouvelle pédagogie collective qui ne peut être qu’une pédagogie pénitentiaire et répressive.  " Quoi d'étonnant, si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? " (Michel Foucault). Un constat similaire est fait par Nadejda Tolokonnikova devant la Cour suprême de Mordovie: "Correction est l'un de ces mots retournés caractéristiques d'un Etat totalitaire qui appelle l'esclavage liberté".[9]



Cette méthode d’endoctrinement caractéristique du totalitarisme et importée avec succès vers d’autres pays socialistes, trouve un écho satirique et macabre dans la pièce d’Eugène Ionesco La soif et la faim, en la personne du Frère Pédagogue « préposé aux éducations-rééducations diverses ». Mais comme bien souvent, la réalité dépasse la fiction. Cependant, après 80 ans d’expérimentation, le doute commence à s’installer quant à l'efficacité de cette pédagogie. L’existence des personnes non rééducables y est sûrement pour quelque chose.




[1] André Siniavski, La Civilisation soviétique traduit du russe par Annie Sabatier et Catherine Prokhoroff, Albin Michel, 1988,   p. 151.
[2] Richard Pipes, Die russische Revolution, Band I, Der Zefall des Zarenreiches, Aus dem Amerikanischen von Udo Rennert, Rowohlt, Berlin, p. 225.
[3] Richard Pipes, op. cit., p. 245.
[4] André Siniavski, op. cit., p. 155.
[5] Alexandre Vexliard, « L'éducation morale dans la pédagogie de Makarenko »,  Enfance. Tome 4 n°3, 1951. pp. 251-268.
[6] Youri Vavokhine, La sous-culture carcérale (post)soviétique face à l’utilisation par l’administration pénitentiaire des doctrines d’autogestion. Date : 14 novembre 2009 | disponible sur http://champpenal.revues.org/7
[7] Lavinia Betea, L’Homme nouveau, http://gerflint.fr/Base/Roumanie1/Betea.pdf
[8] Alexandre Zinoviev, Homo sovieticus, L'Âge d'Homme, 1982.

[9]Masha Gessen, Pussy Riot, Globe, 2015.

mardi 11 novembre 2014

Un(e) nouvel(le) ami(e)



Affiche du film Une nouvelle amie
 
 

Du roman de Ruth Rendell dont ce film est une très libre adaptation, Une nouvelle amie de François Ozon a repris surtout le titre. Tout comme Jeune et jolie, celui de son précédent film, il évoque fraîcheur et innocence. Mais derrière cette façade faussement naïve et simpliste se cache une œuvre d'une grande complexité et d'une extrême finesse, particulièrement surprenante dans son traitement du motif de deuil.
 
Au-delà de la photographie superbe, de la lumière féérique de l’été indien canadien et de la performance remarquable des acteurs, il y a au moins deux raisons de voir Une nouvelle amie.
 

Pour s’amuser des clichés


D’après Claire Micallef du Nouvel Obs, il s’agit d’un « pied-de-nez aux opposants au mariage pour tous ». En effet, le film est réjouissant par son côté ludique et malicieux. Loin de combattre les clichés de façon frontale, Ozon, en véritable maître de la provoc’, s’amuse à jouer avec eux. Bien sûr, il s’agit en premier lieu des clichés concernant le genre (gender) : l’homme qui porte des vêtements de sa femme est forcément malade / gay / va à une« soirée déguisée », etc. Après tout, confondre les genres n'est-il pas le meilleur moyen de contourner les stéréotypes? Voici une bonne raison de réserver le même traitement aux genres cinématographiques, que le réalisateur égrène avec autant d'espièglerie que de générosité. Le film commence comme un mélodrame, passe d'une élégie automnale au vaudeville et au « thriller sentimental », vire ensuite au conte pour finir dans une utopie sociale, très loin du polar de Ruth Rendell. Enfin, l’onirisme de certaines images marque l’intrusion du registre fantastique (autant que fantasmatique). Il est là pour célébrer l’ambigüité, la métamorphose, le règne de l’illusion, la chance donnée aux désirs non avouables, bref, une tentative désespérée de travestir la réalité en dépassant la nature au profit du surnaturel. Simplement, au lieu d’explorer les phénomènes exceptionnels et spectaculaires, le réalisateur s’intéresse à la part cachée de l’homme, cet étrange qui est à notre portée.
 

Pour réfléchir sur le sens des mots

« Tu es un pervers », lance Claire (Anaïs Demoustier) à David (Romain Duris) au début du film. Une allusion au discours social moralisateur et abusant des émotions qui, depuis un certain temps, utilise les notions de pervers et de perversité de façon particulièrement stigmatisant. Mais qu’est-ce qu’une perversion ? Un comportement déviant, pathologique, amoral, vicieux, tordu, les agissements de délinquant sexuel et de manipulateur ? Un pervers, est-ce celui qui se travestit en femme tout en aimant les femmes, celui qui veut jouer un double rôle auprès de son enfant, celui qui habille et maquille lui-même sa femme sur son lit de mort au lieu de confier cette tâche aux professionnels? Entre la dissimulation et la révélation, le spectateur se voit confronté aux questions sur le rapport entre la tolérance, l’acceptation, l’amitié, le secret et la confiance. Le parcours initiatique et émancipateur que fait l’héroïne du film est sans doute un moyen d’y trouver quelques réponses.

 

lundi 3 novembre 2014

Le bilan de Manifesta 10


Installation de l'artiste suisse Thomas Hirschorn


La biennale européenne d’art contemporain Manifesta vient de fermer ses portes à Saint-Pétersbourg. Fondée il y a vingt ans à Amsterdam et attachée depuis ses débuts à l’identité européenne, elle a pour particularité de changer de localisation à chaque édition. C’est pour la première fois que l’exposition itinérante faisait escale en Russie : une occasion de confronter la création la plus actuelle aux chefs-d’œuvre de l’Ermitage fêtant cette année ses 250 ans. Après les crispations politiques, les appels au boycott des uns et des autres et les lourdeurs administratives, la dixième édition de l’exposition a été un énorme succès. Le projet conçu par l’Allemand Kasper König avec la participation de près de 60 artistes a attiré plus d’un million de visiteurs.

 

Choisir l’une des plus conservatives parmi les métropoles de l’art comme lieu de manifestation était un pari osé. En réponse à certaines critiques dénonçant une profanation des locaux de l’Ermitage par l’intrusion d’un art « pervers » et « dégénéré », Kasper König a souligné que cette confrontation des styles pouvait contribuer à un dialogue sain autour des problèmes éthiques et esthétiques. Michaïl Piotrovski, le directeur général de l’Ermitage, a également évoqué la présence des sujets sensibles comme un point positif de la biennale. Ainsi l’artiste sud-africaine Marlène Dumas proposa un regard sur l’homosexualité (y compris dans ses relations avec le ballet classique) à travers une galerie de portraits de célébrités gays, de Tchaïkovski à Noureev. Cependant, pour les raisons légales liées à l’interdiction de la « propagande homosexuelle » en Russie, le thème de ces portraits n’a pas été annoncé clairement. Les clichés de Boris Mikhaïlov pris sur la place Maïdan et réunis sous le titre Le théâtre de la guerre renvoient à un autre sujet d’actualité, tout comme le tunnel d’Erik Van Lieshout avec le mot « riot » tracé sur une photo de chat. D’autres regards critiques ont été offerts par l’Ukrainienne Alvetina Kakhidze et la Russe Elena Kovylina.

 

Le programme parallèle a été également riche en découvertes. Parmi elles, l’installation Le processus de passage de l’artiste Ivan Plusch consacrée à l’effondrement du régime soviétique ou l’œuvre d’Aslan Gaïsoumov faisant appel aux livres et autres ready-mades pour raconter la guerre en Tchétchénie.

samedi 25 octobre 2014

L’accro du shopping chez Apple

Isla Fisher dans le rôle de Becky Bloomwood (Confessions d'une accro du shopping, 2009)

Produit et  symptôme de l’époque placé au carrefour de plusieurs sciences, la publicité entretient avec la culture une relation d'influence réciproque. C'est un instrument commercial et une institution sociale du fait qu'elle est une articulation entre les objectifs du système de production et les désirs du consommateur. Support de tous les moyens de communication et soutenue par eux, la publicité nous envahit quotidiennement par des milliers de stimulations : elle s’exprime comme le désir par des images et par du langage.
 

Bien souvent, la mise en scène de la convoitise dans les images et les spots publicitaires est marquée par un déchirement schizophrénique entre la stigmatisation judéo-chrétienne et la reconnaissance freudienne, entre la satisfaction d’une envie et le pardon de la culpabilité de l'avoir satisfaite.
 

La fétichisation des objets et l’importance dont ils sont investis dans la société de consommation impliquent un renversement du système des valeurs traditionnelles. Plaçant les biens matériels au centre des préoccupations, les pubs rivalisent dans la présentation des personnages prêts à tout pour ne pas « rater leur vie » et rejoindre les rangs des heureux propriétaires, y compris le vol, le mensonge, la trahison et les incivilités de toute sorte. C'est un monde à l'envers où le principe de réalité semble évincé par le principe de plaisir.* Le paradigme sémantique véhiculé par ce matraquage publicitaire se lit dans le lexique utilisé pour la description d’un désir immodéré : on y trouve « tentation », « résistance », « succomber »,  « péché » (mignon) et les différents vocables censés donner une idée de la volupté vécue dans le feu de cette passion destructrice.

D’une part, le surinvestissement du plaisir (sensuel, statutaire ou du plaisir de posséder), d’autre part, l’accentuation de la force d'un désir impulsif et incontrôlable apparaissent comme des moyens de donner envie dans un monde saturé de services et de marchandises.

 
Fait significatif, dans les médias la fièvre acheteuse est avant tout déclinée au féminin et associée à une sorte d’hystérie, cette pathologie que les Grecs anciens liaient à une maladie de l’utérus. D’où la figure d’une acheteuse compulsive popularisée ses dernières années sous l’avatar d’une « accro du shopping » : une créature écervelée, égoïste et capricieuse qui fait passer son narcissisme pour de l’autodérision. La situation est sans issue, vu que chaque pierre jetée à cette consœur faible et obsédée vous fait taxer d’hypocrisie.

Ce sont d’autant plus de raisons de s’arrêter sur cette brève de Gorafi au titre racoleur : Elle vend son bébé malade pour acheter un iPhone 6.  Elle aurait pu nous échapper si elle n’avait pas été reprise en couverture du magazine Stylist, n° 64 du 9 octobre 2014. Cela dit, ce précieux « témoignage » qui semble sorti tout droit d’une page de pub méritait largement d’être sauvée de l’oubli :

 

« Quand j’ai vu la queue devant l’Apple Store, je me suis dit : c’est une révolution. Il faut que je l’aie », a déclaré la jeune mère de famille pour expliquer la vente, mardi, d’Oscar, son fils de 3 mois, sur Internet. « Je n’en pouvais plus de mon flip phone, j’ai dû trouver une solution ». Malheureusement, Oscar étant atteint de psoriasis, elle n’a pu en tirer le prix escompté et a dû se résoudre à acheter un Galaxy […].
 

Stylist, n° 64 du 9 octobre 2014

 
Lorsque la fiction se charge d’imposer une nouvelle réalité, pas facile de faire le tri entre un hoax et un fait avéré. Comme l’a remarqué Déborah Malet dans l’article du même numéro du Stylist consacré aux scoops parodiques, « l’idée est tellement géniale que la véracité de l’info en elle-même semble superflue ». Des sites satiriques sont là pour nous piéger de la même façon que L’origine du monde a piégé les modérateurs de Facebook, c’est-à-dire, grâce au réalisme de leur contenu. 

 
Pour ne pas terminer sur ce triste constat, je tiens à rassurer ceux qui se sont inquiétés du sort du bébé malade : aux dernières nouvelles, il va beaucoup mieux !

*Cécile Cloulas, Ces marques qui nous gouvernent..., Ellipses, Paris, 2010, p. 67-70.

 

jeudi 23 octobre 2014

"Chère Elena", une pièce dérangeante


Chère Elena de Ludmilla Razoumovskaïa
 
 
Mise en scène par Didier Long au Théatre de Poche-Montparnasse, la pièce choc de Ludmilla Razoumovskaïa intitulée Chère Elena donne une occasion de découvrir l’œuvre de ce dramaturge russe très peu connu en France. Ce huis clos tragique représentant le chantage odieux d’une enseignante par ses quatre élèves fut créé en 1981 sur commande du Ministère de la Culture, avec pour thème « la crise de l’adolescence ». Rejetée par son commanditaire comme trop subversive, la pièce put être montée à Tallin et à Saint-Pétersbourg, avant d’être interdite en 1983. Pendant trois ans les pièces de Razoumovskaïa ne furent pas mises en scène et elle-même fut placée sur la liste noire des auteurs indésirables. Une autre de ses pièces intitulée Un jardin sans terre ne fut autorisée qu’après un changement de titre et 169 remaniements apportés au texte. Ses pièces connurent une seconde naissance après la "perestroïka", et ces dernières années, elles eurent un grand succès dans de nombreux pays. En 1988, Chère Eléna fut adaptée au cinéma par le réalisateur Eldar Riazanov.

 

Le régime totalitaire donnait sa préférence à l'art s’alignant sur les principes du réalisme socialiste, art qui inspirait la joie de vivre et incitait à l'espoir et à l'optimisme. Habitués aux images de vertu et heurtés par la brutalité de la pièce,  les autorités ont estimé que les élèves soviétiques ne pouvaient se comporter en êtres amoraux, manipulateurs et prêts à tout pour arriver à leurs fins. En effet, la pièce bouleverse les canons et clichés dramatiques censés donner une image lisse et embellie de la réalité : débutant comme une surenchère de bons sentiments, elle se transforme très vite en réquisitoire d’une rare violence. Et même s’il s’agit d’une fiction, elle s’est révélée très proche des faits réels. Pourtant, au-delà d’un fait divers et de la réalité soviétique des années 1980, Chère Elena nous captive par son caractère existentiel. Réglée comme une machine infernale au cours de cette nuit qui tourne au cauchemar, elle présente un débat d’idées entre l’enseignante et ses élèves sensibles à l'hypocrisie et au mensonge mais aussi diaboliquement pervers. D’après l’auteure, ces adolescents se transformant en monstres se trompent de valeurs lorsqu’ils tentent de justifier le mal qu'ils font par le mal existant dans le monde. Le personnage d’Elena est, lui, encore plus complexe, marqué par une « désillusion », d’après Razoumovskaïa, ou par un « mystérieux aveuglement », selon Marie-Christine Autant-Mathieu.* Touchante en victime confrontée aux revendications et aux reproches des jeunes, elle essaie en vain de défendre ses idéaux vacillants qui étaient aussi ceux de sa génération. Le rapport maître-élève, dominant-dominé, adulte-adolescent pose des questions relatives à l’autorité, à la liberté, à la violence, et c’est à chacun des spectateurs  d’y apporter sa réponse.

 

*Préface au texte de Chère Elena Sergueievna (éditions L’avant-scène théâtre, Collection des quatre-vents)